(English translation available here)
Monsieur les membres du Rectorat de l’Université Quisqueya,
Mesdames, Messieurs les Doyens des différentes facultés,
Mesdames, Messieurs les Professeurs,
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,
J’aimerais tout d’abord remercier le Dr Geneviève Poitevien, l’infatigable Doyen de la Faculté des Sciences de la Santé (FSSA) de l’Université Quisqueya ainsi que le Dr Galit Sacajiu de la « Haïti Medical Education » ainsi que l’Arnold Gold Foundation d’avoir initié la cérémonie de la blouse blanche en Haïti et de m’avoir invité à prononcer le discours de circonstance.
J’en suis très honoré. J’espère que cet événement qui a lieu symboliquement à l’Université Quisqueya, université avec laquelle Les Centres GHESKIO travaille en étroite collaboration, sera le début d’une longue tradition qui sera reprise par les autres facultés de médecine de notre pays.
Chers médecins des Promotions 2012,
Toutes mes félicitations pour cette nouvelle étape de la vie que vous venez de franchir au début de ce nouveau siècle et dans des conditions combien difficiles !
Vous avez comblé les espoirs de tous ceux, parents, professeurs, amis qui vous ont soutenus, encouragés, encadrés tout au long de cette période d’apprentissage. Cette cérémonie est le couronnement de plusieurs années de travail et une célébration méritée pour vous et vos parents.
Il est opportun de rappeler que votre génération a été marquée de façon singulière par deux grands fléaux : le tremblement de terre de 2010 dont on vient de commémorer le triste anniversaire et l’épidémie de cholera qui a suivi 9 mois plus tard, et qui ne cesse de ravager notre pays.
Je profite pour mentionner l’effort incommensurable du Recteur de l’Université Quisqueya, Monsieur Jacky Lumarque et de tout le corps enseignant qui ont pu rapidement rendre fonctionnel cette université malgré les multiples pertes en vies humaines et la destruction complète de leurs deux campus universitaires après le 12 janvier 2010. C’est grâce à leur immense courage et leur détermination inébranlable que vous avez pu terminer votre cursus universitaire et que d’autres promotions vous suivront. Je vous demande de les applaudir très fort.
Promotion de 2011 et 2012 bienvenue dans la confrérie !
Votre nouveau rôle dans la société va commencer. J’aimerais vous faire part de quelques réflexions qui vous aideront à atteindre de nouveaux sommets qui jusqu’ici vous paraissaient peut-être inaccessibles.
Vous avez beaucoup travaillé pour mériter le diplôme de médecin que vous chérissez aujourd’hui. Dans notre profession il n’est pas question de vous reposer sur vos lauriers. En fait votre travail ne fait que commencer. La science médicale avance à pas de géants. Vous devez constamment vous recycler pour relever les défis quotidiens qui vous attendent. La lecture régulière des journaux scientifiques et la participation aux conférences médicales vous tiendront informés des derniers progrès de la science.
Un médecin est avant tout un homme de science. Vous devez tout questionner. C’est par ces questionnements que progresse la science.
La science médicale a découvert des vaccins qui ont éradiqué entre autres la variole et la polio, des médicaments pour traiter le mal du siècle, le SIDA et pour vaincre plusieurs formes de cancer. L’implantation de prothèses au niveau de presque toutes les articulations est devenue chose courante, la transplantation de presque tous les organes une réalité. L’espérance de vie a presque doublé en 50 ans particulièrement dans les pays développés. Le projet du génome humain, ce travail titanesque a permis de connaître la cartographie des gènes humains. Il reste à établir leur association au développement de la plupart des maladies.
Anatole France qui était un athée ne croyait pas aux miracles de Lourdes. Quand il apprit qu’un aveugle avait soudainement retrouvé la vue il répliqua »J’attends qu’on fasse pousser un membre coupé, un bras ou une jambe ». Que dirait-il aujourd’hui s’il savait que l’utilisation des cellules souches ouvre de nouvelles portes a la médecine et permettront de développer des interventions qui semblaient impensables comme la régénération d’un membre. L’optimisme aujourd’hui est tel que certains chercheurs se demandent si la vieillesse considérée jusqu’ici comme un processus inévitable ne serait pas tout simplement une maladie.
Je vais vous faire part d’une expérience personnelle. Je suis rentré en Haïti en 1979. Ma première mission était de déterminer les causes des diarrhées chez les enfants. A l’époque la gastroentérite infantile était responsable de la majorité des causes de décès des moins de cinq ans. Sur 100 enfants admis 40 mourraient a l’Hôpital de L’Université d’Etatd’Haïti. Les causes principales les rotavirus et les echerichia coli à toxines ne pouvaient être diagnostiquées que dans 2 laboratoires spécialisés aux Etats-Unis. Il fallait faire des tests complexes de laboratoire et plusieurs mois pour obtenir ces diagnostiques. Actuellement ces 2 germes infectieux et 22 des autres agents qui causent les diarrhées infectieuses y compris le vibrio cholerae, qui cause le cholera, peuvent être détectés en une heure par des tests d’ADN que nous pouvons effectuer ici même en Haïti dans nos laboratoires aux centres GHESKIO. D’ici quelques années ces tests seront commercialisés et accessibles. Il en est de même de la tuberculose. Par les méthodes de culture conventionnelle il fallait au moins 4 a 6 semaines pour établir le diagnostique et encore 2 autres semaines pour déterminer la sensibilité aux antibiotiques. Aujourd’hui nous pouvons diagnostiquer la tuberculose et même la forme multiréstistante de la tuberculose en quelques heures dans notre laboratoire de biologie moléculaire. Même les germes desséchés qui ne poussent pas en culture peuvent être diagnostiqués de façon précise. Ces méthodes vont nous aider dans le traitement rapide des infections à caractère épidémique, ce qui va entrainer une réduction considérable de leur propagation. Des tests rapides sont déjà disponibles pour le diagnostique du Sida, de la syphilis et du paludisme.
Voila pourquoi vous devez tout questionner pour faire avancer la science. Voila pourquoi vous devez porter fièrement la blouse blanche.
Ce que vous n’aurez pas appris à l’école de médecine ou dans les revues spécialisées vous l’apprendrez de vos patients. Mettez –vous à leur écoute !
La médecine n’est pas une simple profession. La médecine est une vocation pour ne pas dire un sacerdoce. Le médecin est avant tout un serviteur. Vous restez médecin de jour comme de nuit. Avec ou sans la blouse blanche un médecin reste un médecin. On fera appel a vous a tout moment dans les situations catastrophiques comme celles que nous avons connues récemment, dans les accidents de la route, lors d’une traversée en avion , en bateau, pour venir en aide a un patient en détresse. Dans notre pays ou une grande partie de la population n’a pas accès aux soins de santé vous devez être prêts a répondre a tous les appels a tout moment et dans toutes les circonstances et particulièrement aux appels des démunis.
Considérez chaque patient comme un frère qu’il faut traiter avec respect. Il s’est confié à vous et vous a donné accès à son corps dans ce qu’il a de plus intime. Le langage non parlé est tout aussi important. Ne soyez jamais hautain, soyez toujours humain. Montrez à chaque patient que sa maladie vous tient à cœur. Ne trompez jamais la confiance qu’il a placée en vous. A tout moment vous devrez traiter le maladeet non la maladie. Surtout ne tuez jamais l’espoir. Chaque patient est un être a part entière. Vous devrez tenir compte de sa condition sociale, de ses moyens financiers et de son support familial. Rien ne peut remplacer la touche humaine. Ni les tests de labo, ni les médicaments que très souvent le malade en Haïti n’est pas en mesure de se procurer.
Il n’y a pas de meilleure école que celle de la souffrance. Vous aurez beaucoup à apprendre de la souffrance des autres. Un jour les rôles seront inversés : nous sommes tous des patients en attente. Vous ou un membre cher de votre famille aurez aussi à vous faire soigner.
Quand vous portez cette blouse blanche le défi sera de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour vous mettre au chevet du patient et pour le guérir. Souvent un ami vous demandera de voir un malade pensant que cela ne prendra que quelques minutes de votre temps, le temps de la consultation. L’ami ne peut pas savoir que tout autant que le malade ne sera pas guéri et hors de danger le médecin ne sera pas en paix avec lui-même. C’est cette conscience professionnelle que tout médecin digne de ce nom doit posséder.
Il n’y a pas de plus grande joie que de pouvoir guérir. Vous entendrez souvent la réflexion de ceux que vous aurez aidés: « Aprés Bon Dié, ce Dockté » Cela ne doit pas vous monter a la tète. Ne soyez pas arrogant. L’arrogance vous empêchera d’apprendre de vos erreurs.
La guérison du patient doit être votre unique boussole. Vous devez avoir l’humilité de reconnaître vos limites et de faire appel a un confrère quand le cas vous dépasse. Vous devez aussi garder de la compassion pour ceux que vous ne pouvez pas guérir. Votre seule présence est un réconfort dans leur désarroi.
Un médecin est aussi un leadeur qui a toujours degrands devis à relever. Ce n’est pas les défis qui vous manqueront quand on sait qu’Haïti a des taux de mortalité maternelle, de cancer du col, de tuberculose qui sont parmi les plus élevés au monde. Un leadeur est un chef d’équipe. Que ce soit à l’hôpital, dans un bureau public, à la clinique ou dans un laboratoire de recherche vous aurez à travailler en équipe pour le bien commun. Vous devez respecter et stimuler tous les membres de l’équipe. Ils portent aussi la blouse blanche. Le but initial pour porter la blouse blanche était de protéger le médecin et le patient et éviter la propagation des infections. Cette blouse blanche est devenue le symbole de l’autorité, du savoir, de la science, de l’art de soigner et de l’espoir.
Un médecin est à la fois un homme de science, un serviteur, un humaniste et un leadeur. C’est pourquoi la tache qui vous attend est tellement difficile.
Pour finir, rappelez-vous que quel que soit votre réussite personnelle, si brillante soit-elle, elle serait incomplète si elle ne contribue pas à la réussite nationale. Vous faites partie de cette petite élite qui a eu la chance d’obtenir le diplôme de docteur en médecine dans un pays qui ne compte qu’un médecin pour 12.000 habitants. C’est dire combien lourde est votre responsabilité envers vous-même, votre famille, votre communauté, votre pays. A ceux qui ont beaucoup reçu il sera beaucoup demandé. La Haïti de demain c’est vous. Bonne chance !
Dr Jean William Pape
Directeur des Centres GHESKIO, Port-au-Prince, Haiti
Professeur de Médecine
Center for Global Health, Division of Infectious Diseases
Department of Medicine, Weill Cornell Medical College
New York, New York
